Miaskovsky, compositeur debout face à la dictature. Rien n’est plus rare que de redécouvrir un artiste en résilience sur terrain d’oppression.
Cette pépite nous la devons à Lydia Jardon, exploratrice de partitions oubliées, pianiste en «première de cordée dans l’Himalaya du piano » (Le Monde 2012), sous son label AR RE-SE et le compositeur Miaskovsky qu’elle fait revivre avec une intensité émotionnelle unique.
Miaskovsky, artiste de génie, déchiré par une patrie soviétique en quête d’identité durant les années 30, choisira après la révolution de rester dans son pays et développera des valeurs d’attitudes exprimées à travers sa musique comme la puissance d’une liberté humaine face aux obstacles d’une vie de torture. Journal de bord émotionnel d’une époque en crise, si peu révolue, sa musique est avant tout une intériorité transcendante pour exorciser la colère, la peur, l’apathie, le désamour d’une « mère-patrie » devenue despotique.
Du romantisme atonal contrarié par la violence totalitaire, ce troisième enregistrement vient conclure l’intégrale des sonates de Miaskovsky, en sublimant les rapports de tensions vers une résolution sonore lumineuse et spirituelle. La résilience musicale comme expression d’une volonté de sens, de défi existentialiste surmonté par un effort conscient.
Dans ce 3e cycle, sorti en février 2023, tout le talent de Lydia Jardon dépeint magnifiquement la distance prise par l’artiste avec un monde hostile. Sa capacité à transformer sa vie déformée par la menace permanente de la mort vers une libération intérieure, seul espace lui restant, admirablement interprété dans « songs and rhapsody ». Lydia Jardon nous offre un pur moment d’exaltation, révélant le caractère primitif de la vie intérieure du compositeur, profondément résiliant face à l’horreur d’un monde en guerre.
Dans la sonate N°6, composée en 1907 révisée au crépuscule de sa vie en 1948, les dissonances qui soutiennent une nostalgie assumée font tinter avec ferveur les clochers d’un paradis perdu tandis que dans le premier mouvement de la n°7 nous sommes renvoyés à la sérénité d’un chant folklorique russe libéré de toute idéologie persécutante. Avec l’Andante cantabile de la n°8 composée peu avant sa mort il traduit d’une façon dense et troublante l’adieu à ce combat avant tout contre soi, transcrit cette lumière subtilement modifiée qui transparaît par les cicatrices des cœurs romantiques.
Ecouter Miaskovsky, c’est faire résonner en nous, une forme de liberté, de lutte contre le fatalisme et autres séismes sociales. C’est transcender l’espace totalitaire et rentrer en résistance aussi contre soi-même. Comme hymne de fin ce « Rhapsody » est une invitation sonore pour adopter en nous une position différente, spirituelle, riche de sens. Le parti pris pianistique de la lenteur dans ce dernier morceau renforce davantage cette noétique et rend grâce à « la dimension affective » d’un Miaskovsky, exilé en 1942 dans l’Oural devant l’avance allemande.
Avec son art, il tente de sortir d’un « instrumentalisme culturel » pour en dégager une force spirituelle sans frontière et répondre ainsi à l’appel introspectif de son père Général du Génie Militaire : « L’unique forme de liberté que je reconnaisse, c’est la victoire sur soi-même. […] Ces brillants esprits qui ont lancé le mot liberté ne l’ont ni défini ni expliqué […]. Seul le Christ nous a montré ce qu’il signifiait : se dompter soi-même, se dépasser. Travaille dans cette direction, et tu seras libre. ».
Amanda RICHARD pour Canopsy
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